15 mai 2007
On ne parle pas le francophone
Il y a deux semaines j'étais partie faire du vélo dans une belle vallée du Schwarzwald dont je ne connaissais pas le nom, à une douzaine de kms de F. Je m'étais assise sous un arbre un moment pour bouquiner et me reposer, puis quand j'ai voulu repartir j'ai constaté que mon pneu avant était complètement à plat. Comme je n'avais même pas de pompe, j'ai demandé dans la ferme la plus proche s'ils en avaient une, mais la fermière a vu tout de suite qu'une pompe ne suffirait pas, qu'il y avait un gros trou et que l'air sifflait en sortant quand on essayait de regonfler. Elle a appelé son fils qui a démonté la roue, sorti la chambre à air, collé une rustine, tout remonté, mais ça sifflait toujours. Ils ont essayé de changer la valve, ils ont cherché d'autres trous en plongeant la chambre à air dans un abreuvoir. Visiblement c'était plein de trous partout et donc rien à faire pour repartir. Tout cela avait bien pris plus d'une heure et il commençait à se faire tard. Par un hasard heureux j'avais emporté mon portable, ce que je ne fais jamais d'habitude et j'ai pu envoyer un texto à S. : "Pneu crevé, appelle-moi!" Elle m'a rappelé, puis alerté J. qui était dans son atelier pour qu'ils viennent me chercher, mais je ne savais pas où j'étais. La fermière me l'a expliqué, et aussi par où il fallait passer, car les chemins que l'on prend à vélo ne sont pas les mêmes que les routes des voitures. J'ai transmis à S. qui a transmis à J. et finalement ils m'ont trouvée dans ma vallée perdue, et on a été boire un pot sur une belle terrasse ensoleillée. Les gens de la ferme étaient incroyablement gentils, serviables. Pendant que j'attendais, le fils avait fini par dire : Oh finalement, j'aurais pu vous raccompagner à F.! Le temps était magnifique, la vallée toute belle, toute verte et toute fleurie. La belle-fille de la fermière et son petit garçon arrosaient les fleurs. Elle m'a donné un verre d'eau minérale tandis que j'étais assise sur la pelouse devant la ferme, jouant avec un gros chat calin. Juste à côté dans la prairie un jeune poulain encore tout vacillant sur ses pattes s'entrainait à courir autour de sa mère. Ce n'était pas la première fois que je venais là, je viens parfois pour lire ou rêvasse au soleil, mais je n'avais jamais pris la peine de demander comment s'appelait cet endroit. Et maintenant j'ai de nouveau oublié le nom de la vallée! Mais la bonté de ces gens inconnus alors que j'étais vraiment embêtée, ça je ne l'oublie pas.
Je n'ai toujours pas beaucoup de temps pour écrire, tant d'autres choses, autres projets, l'activité d'écriture ne peut jamais être concentrée, régulière, c'est toujours à la sauvette, entre deux portes. Ah, le temps du Québec, où je pouvais écrire quand je voulais, tout ce que je voulais, revindra-t-il un jour? Des fois j'ai peur que ma mémoire des mots ne s'efface. Je cherche dans ma tête un mot, une citation, le nom d'un objet, d'un livre, d'un auteur, je ne les retrouve plus, le courant ne passe pas. C'est l'âge sans doute? Pas encore Alzheimer, juste une mémoire trop pleine qui range trop loin les choses dont elle n'a pas immédiatement usage et parfois se trouve prise de court si on lui demande de ramener soudainement un petit mot à la surface.
Je me demande si le fait d'avoir les mots en trois ou quatre exemplaires n'encombre pas davantage la mémoire ou si au contraire cette jonglerie permanente entretient les circuits en bon état? (Je pense au français, à l'anglais, l'allemand et accessoirement l'espagnol.) J'ai toujours voulu posséder plein de mots dans plein de langues et quelquefois j'ai peur de finir par en perdre1
Mais je viens de lire dans le Monde Diplo un bel article de _Tahar ben Jelloun qui dit ressentir parfois aussi cette impression qu'un mot lui échappe dans une langue, mais lui revient dans l'autre et qu'ainsi les langues se fécondent les unes les autres, s'enrichissent et se changent subrepticement peu à peu. Il dit : On n'a pas encore inventé la police des frontières pour les mots! (Ben ça pourrait venir avec l'autre andouille!) C'est un article intéressant sur les auteurs de ce qu'il ne veut pas appeler la francophonie, parce que ça a toujours un petit relent colonial, intitulé : "on ne parle pas le francophone".
"C'est mieux qu'un simple mélange , c'est du métissage, comme deux couleurs, deux tissus qui composent une étreinte d'un amour infini."
En plus, il déplore le manque de moyens dont souffrent les Instituts Français à l'ètranger, parce que la France voudrait bien continuer à "rayonner" mais seulement si ça lui coûte rien, et je ne puis qu'être douloureusement d'accord!
Cet article se trouve aussi dans un livre qui s'appelle "Pour une littérature-monde" qui paraîtra fin mai, dont je trouve l'idée intéressante parce que la littérature française me paraît bien frileuse et repliée sur ele-même.
Par ailleurs, je lis "Tess of the d'Urberville" en traînant les pieds et même en ruant des quatre fers. Comment peut-on traiter aussi mal une héroine qu'on prétend adorer? il n'est jamais très drôle, Thomas Hardy, mais là ça dépasse les bornes. D'un bout à l'autre du livre, il n'y a pas un moment heureux. C'est noir, noir, noir sans espoir, elle est coincée depuis le début, elle n'a aucune chance de s'en sortir et on dirait même que l'auteur y prend un malin plaisir. Sadisme? Quand je veux me sentir bien, je relis Jane Austen, je peux relire cent fois, je m'amuse toujours. Lui, je le lis par devoir, ça fait des années qu'il est dans ma bibliothèque, j'ai lu presque tous ses autres romans, mais là, malgré ses affirmations contraires, je le soupçonne de hair les femmes.
Bon, encore un peu plus d'une semaine et je repars dans Monmaquis... le temps passe vite. En principe on devrait aussi faire un petit tour en Italie pour voir S. qui était avec nous à Saint Jean Port Joli, alors à plus tard des nouvelles du sud, de Marseille, de nice, de l'Italie, et Ciao!